Cela fait des mois que je souhaite parler de ceci.

Et cela fait des mois que je n'ai pas le temps. Et que mes réflexions me mènent très loin. Et que je rumine des choses.
Il y a des phrases qu'on ne devrait jamais dire aux jeunes mamans. Il y a des phrases qu'on ne devrait jamais dire aux mamans qui font le choix d'allaiter plus ou moins longtemps. J'ai eu droit à une belle collection, parce que j'ai choisi, soutenue par mon époux (il est formidable mon époux) d'allaiter exclusivement pendant neuf mois. Au départ je voulais le faire pendant un an.

BiberonFlorilège :
- Pensez bien à masser les seins après chaque tétée pour faire sortir le lait qui reste et éviter que ça s'abime.
- Mais il a faim ton bébé ! Il faut diversifier son alimentation !
- Si ça se trouve, il est allergique à ton lait ! Tu sais, je connais quelqu'un qui...
- Si ça se trouve tu n'en fabriques pas assez. Je connais quelqu'un qui...
- Tu dois être épuisée.
- Faut bien nettoyer le sein avant et après chaque tétée.
- Les crevasses, c'est normal on en a toutes, ça fait mal, c'est comme ça.
- Comment tu vas faire quand il aura des dents ?
- Elle a des seins [comme ci] elle a dû mettre des "bouts de seins" pour allaiter sa fille.
- Mais si tu le tiens comme ça il ne peut pas avaler ! Moi je faisais comme ça.
- Tout ce que tu avales se retrouve dans le lait.
- Ne lui caressez pas le dos quand vous l'allaitez sinon il va associer ce geste à la tétée.
- Tu dois boire trois litres par jour quand tu allaites !
- Le lait de vache, ça va très bien aux nourrissons. Y a pas besoin d'acheter du lait en poudre.
- Il a sept mois ? Ben oui c'est largement temps de passer à la nourriture solide, le mien il a quatre mois et il veut attraper nos cuillers. Le pédiatre nous a dit qu'on pouvait.

J'en oublie, et j'en oublie plein.
La première citation me vient tout droit d'une (tenez-vous bien) sage-femme de la maternité avec label Hôpital ami des bébés où j'ai accouché. C'était une jeune. Je n'en reviens toujours pas.

D'abord, je tiens à dire que l'allaitement, c'est un choix. Un choix, c'est quelque chose qu'on décide librement, c'est-à-dire après s'être renseigné(e), avoir mûri sa réflexion, et sans pression extérieure. Cela veut dire que la femme formidable qui choisit de ne pas nourrir son enfant au sein, elle a raison autant que moi. Celle qui fait un allaitement court en toute connaissance de cause, parce qu'elle et sa famille y trouvent leur équilibre, elle a raison aussi.
Moi, j'ai décidé, parce que j'ai lu les résultats d'une étude passionnante sur le sujet, que mon enfant serait nourri un an au sein. Dont une période aussi longue que possible de façon exclusive. C'est ce qu'il y a de meilleur pour lui, pour moi, et mon mari est d'accord et m'a encouragée dans cette voie. Savoir que son enfant et sa femme seraient protégés de plusieurs maladies allant de l'obésité au cancer, et que Bébé aurait un meilleur développement psychomoteur que d'autres non-nourris au sein ou moins longtemps, ça lui plaisait, et moi ça m'enthousiasmait. Nous avons trouvé notre équilibre, notre fils a une croissance harmonieuse et son entourage le trouve vif, intelligent et plutôt avancé pour son âge. Ce qui me rend très fière et me conforte dans ma décision. Cet hiver, des mamans m'ont interrogée au travail, pour savoir si mon fils n'était pas trop malade. Il se portait comme un charme, grâce à mes anticorps. Et le lien qu'il y a entre Monbébé et moi est très sain (sans jeu de mot !), merci.

Que disent les spécialistes ?
Le Dr Marc Pilliot, président de la CoFAM :

  • "Le lait maternel est un produit biologique, vivant, évolutif qui véhicule des nutriments adaptés, mais aussi qui possède de nombreuses propriétés biologiques (cellules diverses, enzymes, facteurs de croissance, hormones, etc…). La croissance en poids et en taille de l’enfant au sein est spécifique et identique quelles que soient les variations génétiques et l’origine ethnique.
  • L’allaitement diminue l’incidence et la gravité de nombreuses maladies infectieuses, virales et bactériennes, y compris dans les pays industrialisés. La protection est d’autant meilleure que l’allaitement est exclusif et prolongé.
  • L’allaitement maternel a aussi un effet protecteur sur le risque d’obésité chez l’enfant et l’adolescent, sur le risque de malocclusion dentaire, sur la pression artérielle et la cholestérolémie de l’adulte. Pour la prévention de l’allergie, les études sont contradictoires. Pour le développement cognitif, des études avec correction des biais éventuels montrent un bénéfice d’environ 3 points de quotient intellectuel : cela reste bien sûr très modeste sur le plan individuel, mais c’est très intéressant à l’échelle d’une population.
  • Pour la mère, les bénéfices de l’allaitement sont notables : diminution des infections post-partum, perte de poids plus rapide, protection contre les cancers du sein et de l’ovaire, prévention de l’ostéoporose.
  • Enfin l’ocytocine, régulièrement larguée dans le cerveau maternel lors de l’allaitement, joue un rôle dans la modulation des comportements de la mère avec diminution de l’anxiété, du stress et de la réactivité aux émotions négatives. Cela renforcerait ainsi un climat émotionnel favorable à la mise en place de la relation mère-enfant."

Jean-Marc Dupuis, auteur de la lettre Santé Nature Innovation (le 5 février dernier) :

"Une étude internationale sur l’allaitement vient de paraître dans la revue prestigieuse The Lancet. Après avoir recueilli et analysé les données de 164 pays, les chercheurs publient des résultats époustouflants.
Si toutes les mères allaitaient exclusivement au sein jusqu’à 6 mois, puis partiellement jusqu’à 2 ans :

  • Il y aurait 823 000 morts d’enfants en moins chaque année, à l’échelle de la planète (enfants de moins de 5 ans).
  • Il y aurait 20 000 morts par cancer du sein en moins, et également moins de cancers des ovaires
  • Il y aurait moins de pathologies infantiles

Cette étude vient confirmer les estimations déjà avancées par l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
Dans les pays pauvres, le risque de mortalité est 8 fois plus faible (!) chez les enfants de moins de 6 mois allaités au sein.

Mais les pays riches ont aussi à y gagner :

  • Déjà parce que c’est là où les femmes allaitent le moins, surtout au-delà de 6 mois
  • Ensuite parce que donner le sein réduit de 36 % le risque de mort subite du nourrisson
  • Et que donner le sein réduit de 58 % le risque de problèmes d’estomac potentiellement mortels – l’entérocolite nécrosante [1].

Cela représenterait aussi de vastes économies pour la collectivité : aux États-Unis, si 90 % des mères allaitaient, la baisse des maladies infantiles représenterait une économie de 2,3 milliards d’euros par an sur les dépenses de santé.

De plus, allaiter soi-même c’est économiser sur les laits pour bébés qui coûtent très cher. Le marché mondial des laits pour bébés pesait 41 milliards d’euros en 2014."

Si vous demandez au Dr Marie Thirion, auteur d'un livre passionnant et magnifique que j'ai eu la chance de lire, voici les réponses à ce que j'ai entendu autour de moi :
1) Le lait est produit à partir du moment où le bébé tète et où l'information parvient au cerveau de la mère, qui envoie une hormone dans les glandes galactogènes afin qu'elles se mettent au travail. Le sein n'est pas un réservoir qui se remplit entre les tétées et qui risque de ne pas l'être assez, ni de rester encombré après. L'impression de "remplissage" douloureux au début de la mise en place de l'allaitement est due à la présence dans les cellules des nutriments qui passeront dans le lait. C'est un œdème.

2) Un bébé n'a pas plus faim quand il boit le lait de sa mère que quand il avale du lait en poudre ou de la purée. Seulement il digère plus vite, parce qu'il digère mieux.

3) Les cas d'intolérance grave aux protéines animales d'un nourrisson sont extrêmement rares, et les risques qu'un lait maternel soit inadapté à l'enfant quasi-nulles. (Et puis pensez un peu à ce qu'une mère peu renseignée pourrait penser ensuite ! Damned, c'est grave de dire quelque chose comme ça !)

4) La production de lait étant déclenchée par l'enfant, et le lait étant plus riche à mesure que la tétée dure, un enfant est nourri pile comme il faut, quand l'allaitement se passe bien : il faut une maman détendue, heureuse de nourrir, et dégagée des soucis qui, c'est vrai, peuvent "la bloquer". Mais quand tout le monde est relax, l'enfant est bien et assez nourri. "Sois cool et le lait coule" nous disaient les dames de Solidarilait.

5) Ce n'est pas l'allaitement qui fatigue, c'est la maternité. Je préfère dégainer une aréole et nourrir en direct avec du lait tout prêt et gratuit, à température idéale, que rajouter des biberons à une vaisselle déjà surnuméraire, et des pots encombrants dans mes sacs de course. Moi, c'est ça qui me fatigue.

6) Nettoyer trop est contre-productif, le magazine 60 Millions de Consommateurs l'a rappelé récemment. Nettoyer le sein (voire le stériliser comme on l'a conseillé il y a une génération) supprime l'odeur de la mère autour de l'aréole, odeur dont l'enfant a besoin pour le trouver. Autrement dit, pour savoir où se nourrir. C't'un peu bête, non ? Nettoyer après c'est se passer des bienfaits du lait (cicatrisant, hydratant et antiseptique) sur des mamelons parfois mis à rude épreuve.

7) Les crevasses c'est une question de position du bébé, et de volonté de la maman de "lui permettre de respirer". Au lieu d'être collé contre le sein, le bébé se retrouve à tirer dessus, ce qui crée des crevasses. Moi, je n'en ai jamais eu.

8) Les dents du bébé ne gênent pas. Le mien n'en a que deux, et sa langue passe dessus, ce qui me protège contre toute attaque dentaire. Mais c'est vrai, quand ils en ont plusieurs, ils testent un jour ce que ça fait sur maman. Qui doit expliquer fermement que c'est pas un truc à refaire.

9) La forme ne fait rien à l'allaitement. Seuls les préjugés sur la forme des seins ont des effets. Qui sont négatifs.

10) Tenir son bébé c'est une affaire de formation. Les positions que j'ai utilisées m'ont été enseignées en groupe d'information Solidarilait, et par de nombreuses sages-femmes à la maternité. J'ai adopté les plus faciles pour moi et ça m'a permis de nourrir bien et longtemps, sans douleurs inutiles.

11) Tout ce qu'on avale se retrouve dans le lait, c'est vrai. Mais faut pas exagérer non plus et la maman a le droit de manger ou boire comme elle le sent, non ? Après tout c'est de son enfant qu'il s'agit, et elle est la première à vouloir son bien.

12) En quoi être habitué à un geste de tendresse peut-il être mauvais pour un nourrisson ? N'est-ce pas plutôt dommage que la mère soit frustrée pendant l'allaitement ?

13) Boire en excès est aussi mauvais que de ne pas boire assez, parce qu'on se déminéralise. Et on n'a pas besoin de se forcer pour boire. Un médecin me l'a confirmé récemment (en cours de FLE !) chaque organisme est différent et se fixer des quantités basées sur des moyennes est mauvais. Une mère qui accueille un enfant en son sein a soif et boit beaucoup, spontanément. Quand l'enfant est né et qu'elle le nourrit, l'eau bue passe en priorité dans le lait et si elle a besoin de plus... elle a soif et va boire ce qu'il lui faut.

14) L'alimentation des bébés humains au lait de vache, qui est fait pour nourrir des veaux, soit des bêtes de plusieurs centaines de kilos avec un très petit cerveau par rapport à leur masse, est la plus grande expérience biologique sans filet que nous ayons menée dans le monde. Personne ne sait ce que sont / seront les effets réels sur un organisme qui a besoin de beaucoup plus de fer que n'en contient ce lait bovin, d'une batterie de vitamines présentes dans des quantités très différentes, et j'en passe. Le lait le plus proche de celui de la femme, selon les sources, serait celui du dauphin ou d'un autre animal ont j'ai oublié le nom. Ce qui est sûr c'est que chaque mammifère femelle produit un lait adapté à la croissance de sa progéniture. Un chaton nourri avec du lait d'autre-chose, même du lait de femme, meurt. Pas comme dans la chanson de Brassens.

15) Le pédiatre dit ce qu'il veut, c'est aux parents que revient la décision finale. Point final.

***

Ce qu'il ne faut pas à une jeune mère, ce sont les jugements et la pression de part et d'autre. Elle se critique déjà bien assez elle-même, en général.
Ce qu'il faut toujours à une jeune mère, c'est de la compréhension, de l'écoute, de l'aide pour pouvoir nourrir et soigner son enfant comme elle le désire.

 En matière de parentalité comme en matière de religion, ce qui fait le plus de mal, ce sont les jugements que l'on porte sur autrui.