Bonjour à tous.

Notre ami philopoète C.S. Indhal ayant honteusement insinué que le porto m'a fait confondre anthropologie et philosophie, me voici bien obligée d'expliciter un brin mes considérations hautement philosophiques (et psychologiques, mais ça fait pas partie des tags de ce lieu et donc c'est la philo, science reine, qui prend, hein) sur le lien qui se crée entre un être humain et sa voiture dès le premier "vroum".
J'aurais voulu répondre en "édit" sous le billet précédent, mais j'ai vite réalisé que cela demandait un article à soit-tout-seul, afin de laisser son aspect primesautier et rigolo-je-me-moque au récit de mon premier voyage en voiture-à-moi. Je développe donc ici le concept du lien affectif, presque charnel, "homme-machine", que l'on peut rapprocher du lien charnel "homme-livre" (ce qui explique que certains irréductibles préfèrent encore les livres en papier qu'on se coupe les doigts dessus, que ça sent l'encre fraîche et l'huile d'imprimante, que ça remplit les étagères à vitesse grand V au lieu des liseuses électroniques avec des livres à 10% de leur prix d'origine et un encombrement à 0%) en ceci que normalement, un livre, une voiture, ça n'a pas de chair.
Mais que se passe-t-il donc quand on entend la voiture démarrer pour trouver qu'elle ronronne, dire qu'elle "demande la vitesse supérieure" quand on l'entend monter dans les tours, et avoir envie de la féliciter et la flatter comme on le fait avec un chien ou un cheval après un long voyage ?
Tout d'abord, nous nous contenterons de parler du lien affectif et du lien charnel. Qu'est-ce que c'est, comment les définit-on ? Quoi-t-est-ce donc que ces trucs-là ?
Puis, nous explorerons la notion de personnalité et son applicabilité à tout être vivant. Qu'est-ce ? D'où vient-elle ? Dans quelle étagère ?
Enfin nous verrons comment l'histoire des objets et leur singularité dans une vie humaine les rend attachants (du ceinturon scout au livre de type guide de voyage) et pousse l'être humain, dès lors qu'ils ont un semblant de vie, à leur attribuer une personnalité.
Nous conclurons sur le grand n'importe quoi généré par les commentaires de certains lecteurs et le caractère passablement dingo de l'auteur de ce blog.

Premièrement, intéressons-nous au lien affectif. Deux mots pour un seul concept, ce qui sous-entend une réalité complexe. Le lien, nous dit Monsieur Trésor de la Langue Française est : "ce qui réunit, rattache deux ou plusieurs choses entre elles." Affectif, adjectif qualificatif, signifie quant à lui, toujours d'après le grand linguiste Trésor : "qui concerne les sentiments, les émotions" ainsi que ce qui est "caractérisé par la prédominance des émotions et des sentiments." Le lien affectif,  c'est donc les sentiments qui relient une personne à un objet (animé ou non). - Notons ici un élément précieux pour la suite de notre raisonnement, à savoir que les sentiments et la raison s'opposent généralement. Blaise Pascal l'exprime ainsi : "le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point", phrase si juste qu'elle est devenue proverbiale. -
Mais un être humain n'est pas fait que de sentiments, il a un corps également. D'où l'expression lien charnel. Monsieur Trésor nous dit que l'adjectif "charnel" se rapporte à ce "qui est de chair, qui appartient à la chair." Parfois il s'agit même de ce qui est : "relatif à la chair dans son aspect essentiellement physique." Cette seconde définition est très intéressante pour nous puisque nous traitons ici du lien entre l'homme, composé de chair (et d'os, et d'âme) et la voiture, objet de fabrication humaine qui ne compte pas de chair, seulement du métal, du plastique, du tissus, autrement dit des matériaux "morts", inertes. Nous pourrions ainsi dire de la voiture qu'elle n'a qu'un physique, comme tout objet inanimé.
Si donc un lien affectivo-charnel est créé entre un être humain et une machine, il ne peut se faire que dans un sens. Il se rapporte au corps de l'humain qui le crée, et aux sentiments qui l'animent. Ces sentiments excluent toute explication rationnelle, cependant la psychologie peut nous éclairer sur la façon dont des personnalités naissent et se rapprochent pour créer des liens. C'est à cette notion, la personnalité, que nous nous intéressons maintenant.

Qu'est-ce que la personnalité ? Venant du mot personne, elle nous indique qu'il s'agit d'individualité, du fait d'être différent, unique. Monsieur Trésor nous dit que c'est : "ce qui constitue la personne, qui la rend psychiquement, intellectuellement et moralement distincte de toutes les autres." Qu'est-ce qui nous rend distincts les uns des autres ? J.K Rowling disait dans son œuvre mondialement connue Harry Potter à l'école des Sorciers : "ce ne sont pas tes possibilités qui te définissent, mais tes choix." Nos choix seraient donc constitutifs de notre personnalité, et avec eux notre histoire, puisque c'est notre histoire, toujours singulière, qui nous offre des possibilités parmi lesquelles nous exercerons notre liberté, posant des actes sur lesquels nous pourrons ensuite nous appuyer pour dire "je suis telle personne, je suis tel individu." Le lien entre l'histoire, le passé, les choix et l'évolution de la personne a été très intelligemment exploité par le jeu vidéo passablement loupé Fable où chaque choix du joueur influe sur l'apparence du personnage qu'il dirige, et finalement sur sa destinée.
Mais peut-on parler de personnalité pour ce qui n'est pas humain ? Nous venons de voir qu'elle se définit par des choix, ce qu'un animal,
tre vivant, organisé, élémentaire ou complexe, doué de sensibilité et de mobilité" (merci M. Trésor) ne peut poser. Il ne peut que suivre ses instincts ou obéir à l'homme qui l'a dressé. Or chaque propriétaire d'un animal de compagnie ne manque pas de remarquer qu'il possède une façon propre d'obéir, de se mouvoir, qu'à défaut de personnalité on nommera "caractère" (dont la définition est très proche). C'est ainsi que Madame Durand a un chien très joueur et Monsieur Dupuis un chat extrêmement paresseux - et nous ne parlerons pas ici du canari facétieux de Mademoiselle Dupont. Or ces mêmes propriétaires d'animaux diront pour les plus courants d'entre eux que leur caractère se définit également par leur histoire. Tel chien battu quand il était petit puis abandonné sera craintif toute sa vie. Tel autre auquel le maître passe son temps à donner de la nourriture sera glouton.Il s'agit donc pour les animaux aussi d'un mélange complexe d'histoire et d'instinct.
Mais pourquoi nous pencher autant sur l'histoire des individus et des animaux pour parler d'un lien entre homme et machine ? C'est ce que nous allons voir dans la partie suivante.

Le grand philosophe Tom Hanks, dans le film Seul au Monde, illustre magnifiquement la façon dont l'histoire d'un homme peut le pousser à attribuer un caractère à un objet, voire une personnalité, et s'y attacher comme à un ami. Tous les parents le voient avec les ours en peluche ou les poupées de leurs enfants qui sont dotés d'un nom, d'un passé fictif et dont il est hors de question de se séparer jusqu'à une certaine maturité affective de leur progéniture alors devenue adolescente ou adulte. Le très rigoureux site de psychologie et d'études sociologiques Les Grand-Parents.com nous explique qu'il s'agit d'un objet transitionnel qui permet de constituer sa propre personnalité et acquérir l'autonomie vis-à-vis des parents. La poupée quant à elle est souvent l'objet du report affectif d'une partie de soi avec laquelle on prend de la distance (Françoise Dolto, si tu passes par là, gros clin d’œil). Or c'est à ce type de comportements que le spectateur assiste devant la transformation lente et symbolique du ballon de football en simili-être humain avec un visage (peint au sang du héros, symbolique très forte d'engendrement à rapprocher également de Rudyard Kipling et de la maxime "nous sommes du même sang toi et moi" qui garantit la fraternité des animaux du Livre de la Jungle) et des cheveux, auquel le personnage principal du film attribue des pensées et va jusqu'à se disputer avec lui sans pour autant être capable de s'en séparer de son plein gré. Ce ballon sans âme est doté d'un esprit imaginaire parce qu'il permet au héros de prendre de la distance avec ce qui lui arrive et qu'en tant que tel, il est lié au séjour du héros sur son île. C'est un objet porteur de souvenirs, un objet d'histoire. Par conséquent, de retour dans la civilisation, le personnage incarné par Tom Hanks se sentira obligé de racheter un ballon identique pour remplacer celui qu'il a perdu lors de son périple en mer. Cet objet auquel il a donné ses propres pensées fait partie de lui.
La voiture quant à elle possède plusieurs caractéristiques qui en font un objet de report affectif animalisé privilégié. Elle est synonyme d'autonomie et même d'indépendance, comme le doudou. Chaque véhicule sera choisi pour des raisons bien particulières qui en font un moyen supplémentaire de se définir par rapport aux autres, ce qui la rend, aux yeux de son propriétaire, unique. "Ma rose est unique au monde" dit le Petit Prince de Saint-Exupéry. Ainsi non seulement le modèle Peugeot 106 se distinguera du modèle 309 par la taille et la puissance mais en plus le moteur, le tableau de bord seront encore différents d'une Citroên C3, qui n'aura rien à voir avec une Jaguar XK ou une Ford AF de 1930. La couleur, l'énergie, la réactivité et la puissance du moteur, en plus de l'histoire éventuelle du véhicule et de son lien avec le passé de son propriétaire en font non seulement un doudou d'adulte, mais également le cheval moderne au caractère bien défini. "Ma 309 est puissante, je dois la surveiller sinon je dépasse les limitations sans m'en rendre compte !" Pas étonnant donc que l'homme, au moment où il entend "respirer" son véhicule et le fait évoluer, après avoir appris comment le dresser et le nourrir, se sent lié d'une manière unique à sa machine et entretient dès lors un lien presque charnel avec elle.


Ainsi donc nous avons vu qu'il est possible de parler de lien affectivo-charnel entre un être humain et un objet de fabrication humaine. Tout comme les animaux ont un caractère, à distinguer cependant de la personnalité de l'homme, les objets peuvent, dans l'inconscient de l'enfant mais aussi de l'adulte, acquérir un caractère eux-aussi. Cela est encore plus vrai pour les voitures, symboles fort d'émancipation, d'indépendance, dont le but est de se déplacer comme l'homme d'autrefois le faisait à l'aide du cheval, animal noble. Le parallèle entre les deux aurait pu être poussé plus loin tellement il est riche d'enseignements. Cependant il a été remarqué que la voiture par son côté "objet d'affect" est à rapprocher également du doudou.
Assistons-nous à une animisation du monde ? Puisque Dieu n'existe pas chaque objet "doudouisé" selon les termes de Véronique Puech et Chantal Van Tri remplacerait-il, quelque part, la spiritualité perdue de l'homme moderne par le supplément d'âme qu'on lui attribue ?
Nous voyons également combien il peut être dangereux de titiller l'auteur de ce blog, passablement débordée par son déménagement, sur les tags qu'elle choisit dans les articles qu'elle rédige, et nous espérons que ce délire un peu copieux vous aura permis, une fois de plus, de vous marrer comme des baleines.