Il y a deux ans, j'ai eu la grande chance d'aller à l'exposition internationale de Shanghai. J'ai visité des pavillons des cinq continents, je m'en suis mis plein les oreilles, les yeux, un peu dans le nez et la bouche aussi, j'ai discuté avec des gens passionnants, fait le tour de la planète en une petite journée.

Et un pavillon a retenu mon attention : celui de l'Ouganda. Des gens adorables - dont un animateur qui nous a offerts, à mes amis et moi, un drapeau de son pays - de la très bonne musique (que je regretterai toujours de ne pas avoir achetée), des couleurs, des sourires... des souvenirs. J'ignorais tout de ce pays, et j'ai eu un tout petit aperçu qui me l'a fait aimer tout de suite.
"Ça n'a pas de sens, d'aimer comme ça subitement." Je suis sûre qu'il y en a qui pensent ça. Si, si, toi au fond !
Ben ça se fait généralement comme ça, et c'est très bien ainsi.

Et voilà qu'il y a quelques jours, une copine a mis sur un site de réseau social une vidéo. Elle parlait de ce pays, et de ce qu'il a subi pendant 26 ans. Elle parlait d'une promesse qu'un Américain tient de son mieux pour un ami de là-bas. Elle parlait de Joseph Kony.

J'ai bien failli inclure la vidéo dans cet article, mais plusieurs choses m'ont fait me raviser : sa longueur, et les différentes réactions pas toujours très sympathiques à son propos. Entre les erreurs de communication, un point de vue qu'on trouve colonial, l'intéressant point soulevé à propos du secours américain dans un pays qui serait rempli de pétrole... si j'avais voulu écrire un article équilibré entre les différentes opinions en incluant l'objet du débat, mon billet aurait été interminable.

Alors voilà le résumé de la situation : un rebelle a mis le pays à feu et à sang pendant 26 ans, enlevé et enrôlé de force environ 30 000 enfants (et je ne parlerai pas de ce qu'on a infligé aux petites filles), et depuis 2005 il est en fuite, avec une toute petite armée de quelques centaines de fanatiques.

Je ne vous cacherai pas qu'au début, comme beaucoup d'autres, j'ai été secouée par la vidéo, et mon tréfonds émotif guimauve de fille me poussait à en parler autour de moi. Mais l'appel final au placardage massif et au militantisme si cher à la mentalité américaine m'ont laissé une impression bizarre. Envie irrésistible de participer, hésitation sur la justesse des moyens, leur portée en France.
J'étais loin du compte.

En fait, il apparaît que c'est le combat lui-même qui est dépassé. Une interview diffusée par la page Face-de-bouc du Vatican le disait déjà. Et c'est confirmé par une interview d'Arthur Larok, directeur d'ActionAid Uganda, une ONG qui combat la pauvreté dans le pays. Un petit extrait pour vous permettre de savoir ce qu'il en pense :
"Six or 10 years ago, this would have been a really effective campaign strategy to get international campaigning. But today, years after Kony has moved away from Uganda, I think campaigning that appeals to these emotions … I'm not sure that's effective for now. The circumstances in the north have changed.
Many NGOs and the government, especially local government in the north, are about rebuilding and securing lives for children, in education, sanitation, health and livelihoods. International campaigning that doesn't support this agenda is not so useful at this point. We have moved beyond that.
There are conflicts in the north – several small conflicts over natural resources. Land is the major issue: after many years of displacement, there is quite a bit of land-related conflict.
But many organisations and governments are focusing on this. We need to secure social stability, health and education. These are the priorities. This is what we're trying to focus on. Poverty is high compared to the rest of the country."

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"Il y a 6 ou 10 ans, cette stratégie aurait été très efficace pour mettre en place une campagne d'envergure internationale. Mais aujourd'hui, alors que cela fait plusieurs années que Kony a quitté l'Ouganda, je pense que lancer une campagne qui fasse appel à ces émotions... Je ne suis pas sûr que ce soit efficace maintenant. La situation dans le Nord a changé.
De nombreuses ONG et le gouvernement, particulièrement les autorités locales des régions du Nord, sont en train de reconstruire et d'assurer la sécurité des enfants en mettant en place un système d'éducation, en assurant l'assainissement des infrastructures et en améliorant l'accès aux soins et aux moyens de subsistance. Mettre en place une campagne internationale qui ne soutient pas ce programme n'a pas grande utilité à ce niveau. Nous sommes déjà à l'étape suivante.
Le Nord n'est pas exempt de conflits - de nombreux petits conflits autour des ressources naturelles. Le problème majeur est l'accès à la terre : les nombreuses années de migration ont entraîné un grand nombre de conflits liés à la terre.
Mais beaucoup d'organisations et de gouvernements se concentrent là-dessus. Il nous faut assurer la stabilité sociale, la santé et l'éducation. Ce sont les priorités. C'est ce sur quoi nous essayons de nous concentrer. La pauvreté est grande comparée au reste du pays."

John Makoha - directeur de AVSI Ouganda - interrogé par le Vatican, disait que l'aide à la population dont parle M. Larok est la grande urgence actuelle, sous peine de voir réapparaître un nouveau Kony. Les mentalités ont été trop profondément blessées par 26 ans de guerre civile.

Alors je sais que je ne participerai pas à la campagne Kony 2012. Et je ne sais pas comment me procurer la bonne musique entendue il y a deux ans en m'assurant que les fonds arrivent au bon endroit. Et de toutes façons, j'ai de moins en moins de fonds en ce moment.
Alors il me reste la prière.

Avec un immense merci à mon amie la Froumi pour sa relecture. C'est grâce à elle que vous avez lu quelque chose de précis, compréhensible et fluide !