Maman a pris l'habitude de mettre des graines aux fenêtres du rez-de-chaussée pour nourrir les oiseaux du quartier. Ils sont des dizaines à venir, à plusieurs ou un à la fois, se servir de quoi tenir l'hiver.
Il y a plus d'une semaine, Gribouille la chienne s'est mise à gratter frénétiquement à la porte de la maison. De l'autre côté, tout près, un moineau sautillait péniblement.
Maman m'a appelée, et voyant qu'il était tard, et qu'à la nuit tombée il est anormal de voir un oiseau dehors, et encore plus de le voir si près d'une habitation, je suis sortie pour comprendre ce qui n'allait pas. J'ai d'abord cru qu'il était blessé. Puis j'ai pensé, en m'approchant et en le voyant sautiller faiblement et tomber la tête la première dans le gazon, qu'il était malade.
Pour guérir, la première chose qu'il faut avec du calme, c'est de la chaleur. On a donc décidé avec maman de le mettre à la maison, en évitant la chienne qui n'en pouvait plus et faisait tout pour l'approcher.

L'oiseau qui, passé la peur, avait fermé les yeux dans mes mains, s'est retrouvé dans un carton à l'abri du chien, avec de la nourriture.
Et puis, et puis nous avons réalisé qu'il était mourant. Que rien ne le ramènerait à la santé.
J'ai eu le choix entre deux attitudes. Le laisser mourir tout seul, ou l'accompagner. Non, pas accélérer le processus, mais simplement être là pour qu'il ne meure pas tout seul.

Ce petit oiseau faisait très certainement partie de ceux qui se nourrissaient aux fenêtres et qu'on regardait picorer goulument à l'heure du petit déjeuner. Il avait choisi de s'abriter près de la maison où on s'occupait de lui, même indistinctement. Il avait choisi de venir mourir chez nous.
Alors, plutôt que de ne pas vouloir assister à ça parce que c'est trop triste, plutôt que de le remettre dehors, je suis entrée dans la pièce où on l'avait déposé, et je l'ai caressé jusqu'à la fin.

Ce n'était pas un de mes oiseaux. C'était un de ces petits pitres volants de l'extérieur. Dans mes mains, il avait l'air bien. Et grâce à moi, il était entouré d'amour quand son petit cœur s'est arrêté de battre. J'étais triste pour lui, mais heureuse que ça se soit passé ainsi.

***

Il y a douze ans jour pour jour, mon grand-père bien aimé a quitté ce monde après des années de maladie, une brève paralysie, une première mort dans son lit, une réanimation et une longue et douloureuse agonie à l'hôpital.

Et il n'a eu personne auprès de lui quand son cœur s'est arrêté.

Oh, je ne reproche rien au personnel médical qui a fait de son mieux. Et je ne cherche pas à refaire le passé.

Mais voyez-vous, il était bien plus qu'un petit oiseau.

Si on m'avait dit pour le moineau qu'il fallait abréger ses souffrances, j'aurais répondu qu'il n'avait pas l'air souffrant. J'aurais accepté s'il avait à l'évidence eu mal. C'est un animal, et c'est faire preuve de bonté envers eux que d'arrêter la douleur quand c'est la seule option restante.
Si on m'avait dit de ne pas assister à ce triste spectacle, j'aurais refusé. La mort fait partie de la vie et la cacher n'est pas la faire reculer, mais accepter d'en avoir peur. Se voiler la face. Se laisser surprendre le moment venu. Je préfère l'accueillir comme une vieille connaissance.

Si on m'avait dit que mon grand-père, souffrant le martyre, devait être soulagé définitivement - euthanasié pour les intimes - j'aurais hurlé au scandale. Oui, ce grand monsieur que j'aimais infiniment a souffert, beaucoup. Mais ce n'était pas la première fois. Et les témoins vous diront qu'il a prié tout du long. Il a tout offert. Il aurait refusé catégoriquement qu'on lui refuse de se battre une dernière fois, et de faire ce présent à son Dieu, avant de Le contempler enfin.
Si j'avais pu être là et qu'on m'avait refusé de l'accompagner jusqu'au bout, j'aurais hurlé au scandale. Parce que le bonheur de tout être vivant, à sa naissance comme à sa mort, est de se savoir aimé. Et accompagner quelqu'un au moment du grand départ est une magnifique façon de le lui dire.

Alors quand je vois aujourd'hui tous ces plaidoyers pour que chacun choisisse sa mort et évite la souffrance, comme une grande preuve d'humanité à donner aux petits, aux faibles, aux malades, j'ai l'impression que ce monde agonise... dans sa divinité.

La souffrance, la faiblesse, la petitesse ont une valeur : celle de la Rédemption.

Car le langage de la Croix est folie pour ceux qui vont vers leur perte, mais pour ceux qui vont vers le salut, pour nous, il est puissance de Dieu. [1Co - 1 : 18]

À Jean,1928-1999