Voilà, j'ai fini.

J'ai fini mon contrat. Fait de mon mieux avec ce qu'on m'avait donné, pendant presque deux années scolaires.
Mon dernier cours s'est achevé ce matin, à quelques minutes de midi.
Nous avons regardé le film Essaye-Moi, pendant lequel j'ai fini mes feuilles de calligraphie demandées par Claire, qui a toujours eu du mal avec l'alphabet français. Il semble que ce soit une constante chez les apprenants asiatiques, elle est loin d'être la première à me demander de l'aider à écrire joliment et surtout dans le bon sens.
Et puis nous avons rangé la classe, un peu, échangé des vœux. J'ai décroché ma petite boîte à message du mur, rangé mes affaires.
Pendant les deux heures qu'ont duré la dernière "leçon", Bastien est resté en retrait, particulièrement silencieux. Je savais pourquoi.
Claire m'a serrée trois fois dans ses bras, puis je suis partie en larmoyant, pendant que mon étudiante préférée qui m'avait dit plusieurs fois "je suis un peu triste", me répétait depuis la porte de la classe : "à bientôt Nitt".

Jeudi soir, j'ai dit adieu à Charlotte, Charlotte qui rêve de faire ses études en France et qui pourtant obéit à son père, effrayé de laisser sa fille s'en aller si loin, qui l'oblige à faire des études d'informatique et de mathématique "c'est un peu difficile pour moi" et lui interdit tout départ à l'étranger. Charlotte que j'admire pour sa force de caractère que cache bien une infinie douceur mêlée de timidité.
Charlotte m'a offert une chaîne argentée, très jolie.

Lundi, je disais au revoir à Éric, qui a oublié son très bon anglais à force de faire du français. Intelligent, sérieux, souriant, toujours prêt à aider ses camarades de classe parce que toujours un cran au-dessus des autres dans son apprentissage. Il faut dire que les cours de français pris l'année dernière, déjà, dans ma classe, ont dû l'aider cette année. Ces derniers mois il était passé maître dans l'art de la faute d'inattention, à oublier une lettre par-ci, une lettre par là.
Éric m'a offert du thé. Mon préféré, une grosse boîte pour moi, et une autre d'un thé très connu pour maman.

Mardi matin, c'était au tour de Julien. Pas grand, ces derniers temps un peu en retard sur les autres pour la compréhension orale, timide lui aussi, quand il comprenait enfin quelque chose son visage s'illuminait et c'est plein d'enthousiasme qu'il me répondait alors : "oui !" quand je demandais s'il avait compris. Et une fois qu'il avait saisi, il me faisait des petites merveilles d'exercices avec une calligraphie très soignée.
Julien m'a offert un sceau à mon nom. Je vais pouvoir frimer quand j'écrirai du courrier.

Aujourd'hui donc, les deux derniers : Claire et Bastien. Ensemble depuis qui sait combien de temps, je ne les ai jamais vus loin l'un de l'autre.
Bastien, discret, comprend bien mais ne le signale que rarement. Il n'est pas très bavard. C'est probablement pour cela que j'ai dû lui faire travailler énormément sa prononciation, sa grande spécialité étant d'accélérer à fond sur les mots un peu longs. J'ai découvert cet été, lorsqu'il s'est mis à porter des tee-shirts, qu'en fait il était plutôt maigre. En hiver il n'en avait pas l'air. Il aime répondre par monosyllabes, généralement un simple et peu bruyant "oui" quand je pose une question.
Claire, l'apprenante complice qui pose des tas de questions sur la vie en France et la culture, n'a pas peur de parler et a donc fait de gros progrès à l'oral, veut toujours m'aider pour tout, tout le temps, au point que parfois il faut la ralentir. C'est invariablement elle qui me donnait la date du jour quand j'ai commencé à la demander à l'oral, ce qui ne laissait pas beaucoup de place aux garçons. Dynamique et drôle mais toujours discrète, elle est devenue une amie.
Tous les deux m'ont offert des chocolats et des copeaux de savon en forme de roses rouges, dans des boîtes en forme de cœurs.

Il y avait aussi Océane, Augustin, et Barbara, de grands bavards tous les trois, et surtout ils apprennent le français pour le plaisir. Je les ai donc beaucoup moins vus que les autres. Mais eux aussi garderont une place dans mon cœur de prof.

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Charlotte et moi

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Ma petite bande : Barbara, Océane, Augustin, Claire, Bastien, Charlotte, Éric, Julien.

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Claire, Bastien, Océane, Julien, Éric

Chaque fin est en même temps le début d'une nouvelle aventure. Et chaque fin m'est douloureuse, malgré la lueur qui brille derrière.
C'est le lot de tout professeur attaché à ses apprenants, de tout voyageur qui doit un jour rentrer chez lui.
Sans épine, la rose serait elle aussi précieuse ?