Dimanche matin, beau dimanche de la fête du Christ Roi, j'arrive en avance à la messe.
Messe étrange, inhabituelle, qui intrigue et remet en question, parce que le prêtre actuel confesse à tour de bras quand j'arrive et finit par laisser en plan une file de gens longue de la moitié de la nef, pour aller se poser au milieu du chœur et poser quelques questions avant de bénir les fidèles... Je viens d'assister sans le comprendre à une absolution collective.
Puis le père célèbre l'eucharistie avec les cheveux en bataille, fait une pause au milieu de l'homélie et va dans la sacristie, donne la communion assis sur une chaise... Ouh, il doit avoir un gros souci de santé. Et pourtant il est là, il tient bon.

La communion d'ailleurs est toute chamboulée. Pour une fois, au lieu d'être une sorte de gros fouillis précipité, c'est organisé. Des femmes avec des étiquettes au cou empêchent les gens du fond d'aller rejoindre les deux lignes, il faut attendre son tour. Et au milieu de mon avancée vers l'Autel, on me tapote le bras et on cherche à tailler le bout de gras "d'où tu viens, toussa"... Je souris tout en pensant que c'est vraiment pas le moment.

A la fin de l'office, voulant mettre à profit ma leçon de dimanche dernier, je reste assise, étends mon genou de nouveau atteint par une tendinite (grrr) et me plonge dans ce que j'espère être un nouveau tête à tête.
Ça oui, ça sera un tête à tête... à tête, à tête à tête. Alors que je lis à voix basse une prière de mon carnet, une figure ronde et curieuse se glisse entre la feuille et moi, et me dévisage avant d'essayer de déchiffrer le beau français ancien de ma petite feuille, cause avec les voisines, fait des hypothèses puis me pose des questions.
Woh hé, alors là c'est non. Dieu premier servi. Je fais un signe pour intimer le silence et finir ma prière, qui du coup ne sera pas très fructueuse parce que je n'arrive pas à me détacher de tous ces yeux qui m'observent.
Une petite dame qui a commencé à passer le balais nous demande de nous écarter. Bon, tant pis. Puisque la Providence le veut, il s'agit d'être ouverte et gentille. Nous échangeons alors avec deux jeunes filles, une femme qui doit être leur mère, et une autre dame de la taille moyenne des paroissiens, c'est à dire qu'elle m'arrive aux épaules, en babouches les bras levés. Je comprends pas grand chose, mais en faisant des efforts, on arrive à communiquer quand même...
Je suis professeur. Oui, à l'IUT de la ville. Oui, j'habite ici. Je suis allée à Pékin... Ah zut ! comment on dit 2 fois ? Blablabla, oui, j'ai pas de QQ mais j'ai un numéro de téléphone, le voilà. Mon nom chinois, c'est Naliwen. Oui, comme ça. Et toi ?
Je me retrouve avec deux numéros de téléphone que je n'utiliserai sans doute jamais parce que je ne comprendrai rien à ce qu'on essaiera de me dire, mais ça leur fait tellement plaisir.

Au retour, je décide de passer par la route que d'habitude j'évite afin de repasser chez le petit monsieur qui m'a remis ma chaîne en place la dernière fois. Aujourd'hui, je lui demande de remonter la selle et le guidon et de huiler et revisser mon cadenas. Plif, plaf, 2 yuans et quelques minutes plus tard, j'ai discuté avec son voisin qui m'a demandé d'où je viens et à combien s'élève mon salaire, appris qu'il gagne 1000 yuans par mois (contre 4500 pour moi), et possède désormais un vélo à ma taille avec un cadenas aussi dynamique qu'avant.
Joie, bonheur. Je me trouve grande sur mon vélo et pédale bien plus facilement qu'avant.

Au retour à la maison, au lieu d'aller faire des courses en ville comme chaque weekend, je décide de me reposer. Hier j'ai fait du ménage comme une malade dans la maison qui commence à resplendir, aujourd'hui, je me remets à cuisiner. Le soir je me retrouve avec deux pains chauds et croustillants, un dîner fort bon, et je matraque méthodiquement une noix de coco dont j'ai avidement bu le lait les jours précédents.
Pendant des années, pour le malheur de ma mère, je fronçais le nez dès que je voyais ou sentais la présence de cette noix quelque part, et aujourd'hui je me précipite dessus avec une tête de fanatique.
Je ne sais pas quel aliment me manque par rapport à la France, mais il est clair que la coco me permet de compenser et mon corps me le fait très bien comprendre.
Pour un peu je me ferais penser à Bella Swan de Twilight - oui, je lai lu et non, j'ai pas honte - qui ne supportait pas l'odeur du sang et finit par trouver ça super...

Les victoires du jour : un vélo plus confortable et en meilleur état, une messe entière et des rencontres, un sale caractère vaincu pour offrir un sourire et une discussion à d'adorables jeunes filles, de la bonne bouffe et du pain français à volonté, et je me mets à aimer des fruits que j'ai fui pendant très longtemps.

Aujourd'hui lundi, je donne mon cours, comme toujours, avec deux nouveaux dedans, et au moment où je pense pouvoir partir rapidement une étudiante vient me voir et m'annonce qu'on veut m'inviter à un speach contest, soit un concours de blabla anglais, où on aimerait que je sois membre du jury. Le problème, c'est que, comme toutes les activités de ce genre, ça se tient précisément au moment où je suis en classe.
La petite délégation arrive avec d'anciens étudiants à moi, pas qu'ils soient de l'an dernier, non, mais ils ont assisté à mes premiers cours de français de cette année avant de renoncer. Je les remercie vivement de l'honneur qu'ils me font, leur explique que c'est quand même mon métier d'enseigner et que je n'annulerai pas une leçon pour assister à leur concours. Et puis je ne sais plus comment nous partons dans des considérations sur l'anglais et le français - il y en a un qui tient mordicus à l'idée que c'est trop compliqué le français et qu'il ne peut pas apprendre, non mais ho, tu sais à qui tu parles ??? - et je me retrouve à faire un cours d'histoire linguistique européenne.
J'aurais dû mieux apprendre ça quand je l'ai étudié !
Une heure plus tard, en sortant sous un froid mordant, deux des jeunes filles présentes m'annoncent qu'elles veulent assister à mes leçons, (oh yeah, je suis un aimant à étudiants), nous nous disons à bientôt,  j'enfourche mon vélo et vais m'acheter des frites, achat pendant lequel j'essaie vainement de comprendre ce que le marchand me répète courageusement. Puis je rentre chez moi pour savourer ma plus grande victoire dans le domaine personnel depuis que je suis ici.
Dehors, ça caille.
Ça caille grave. J'ai dû mettre ma capuche à vélo et rien que pour aller en cours il y a trois heures il me fallait des gants.
Dedans... IL FAIT BON !

Mes travaux bricolages d'isolation ont fonctionné ! Le journal dans les fenêtres et les portes, le scotch et le carton sur tous les gros trous, la clim' allumée porte ouverte dans la chambre du haut m'assurent une température vivable dans la maison !!!

Y a des jours comme ça, la vie est franchement belle.
Et demain, demain matin 9h, mes étudiants sauront s'ils ont obtenu leur visa pour la France ou non. Il n'en reste plus que deux dans l'attente, plus moi qui suis fébrile pour eux... Ils le méritent tellement, ils en ont tellement besoin, on les attend là-bas, leurs camarades, et une nouvelle vie avec.
Demain je saurai si je peux célébrer une grande victoire de plus, ou pleurer avec eux...