Une fois n'est pas coutume, à la sortie du cours de ce matin, les étudiants filent, ravis et épuisés après une énième passe à 10, transformée pour l'occasion en passe à 100 (rassurez-vous, ils ont compté de 10 en 10, je ne suis pas sadique à ce point-là... m'enfin qu'allez-vous donc imaginer ?).

Pour une fois, je suis tranquille toute seule pour la clôture de la classe.

Levée en retard ce matin, pas très fraîche au début de la leçon, je pensais foncer chez moi pour finir ma nuit, mais non, me voilà en train de regarder les tables et les chaises qui brillent au soleil resplendissant et calorifique de la fin novembre, l'œil pétillant. La crise me prend tout d'un coup, sans prévenir.
J'attrape le tampon, range le bureau, mets la musique à fond, et me dirige vers les balais.
Et pendant une heure entière, bien tassée bien pleine, j'ai fait le ménage.
Dans ma classe.
Coups de balai et pelle à poussière, remplissage de sacs poubelle, tri et arrangement des tables, nettoyage du dedans et du dessus, récupération des objets laissés par les étudiants de l'an dernier - un petit pincement au cœur en récupérant la boîte à messages de Jacques, qui n'ira pas en France - ouverture des fenêtres en grand, nettoyage du tableau... rien n'échappe à ma furie décapante.

C'est que ça démangeait.
Ça fait des mois que j'y pense. Et il y a deux mois, d'ailleurs, avant le début de tout cela, au moment où j'ai réorganisé les tables pour la nouvelle année, mes anciens étudiants m'ont aidée, tout contents de me rendre service.
Mais voilà, le souci, il est là : le ménage en France et en Chine, ça n'a rien à voir.

cendrillon
Les Chinois voient le ménage comme ça. Forcément, si la poussière vole, c'est moins chouette.
Imaginez la scène un instant : "Chaaaante, roooossignol chante, chaaantreuh treuh, reuh, aaaah glrleuh... satanée poussière !"

Illustration : avant le retour en France avec ma collègue, nous rangeons la maison, distribuons les dernières denrées périssables aux étudiants ravis, et exprimons notre souhait de laisser une maison propre derrière nous.
Dans la villa, ils sont dix à tournicoter au rez-de-chaussée.
Une étudiante s'empare du seau, de la mope, et commence à la passer, toute mouillée et dégoulinante, au milieu du palier, là où tout le monde se croise.
Résultat, au lieu de rendre la maison plus propre, on accentue la propagation des traces de pas un peu partout.
C'est beaucoup de bonne volonté, mais c'est vain. Et encore, je suis gentille. Vain n'est pas le mot approprié.

Pareil pour nettoyer la classe. On passe le chiffon sur les tables, et surtout, surtout, la méthode de base ici qui me rend chèvre, on répand de l'eau sur le sol pour éviter que la poussière ne s'envole.
Ben résultat on la colle un peu plus par terre et on ne nettoie rien du tout.
Croyez-moi, j'ai testé malgré moi de nombreuses fois.
Quand on passe le balais, après s'être assuré que la poussière restera bien là où elle se trouve, on nettoie l'intérieur des tables en balançant par terre tout ce qu'elles contiennent ou soutiennent. C'est à dire que le sol, légèrement plus propre qu'avant, est jonché de détritus.
A se taper la tête aux murs.
Pas trop fort, sinon on finit avec de la poussière et des toiles d'araignées sur le crâne avec les araignées en option, ou des écailles de peinture dans les cheveux.

Aujourd'hui donc, pur moment de bonheur et de suffocation, j'ai passé le balai à sec. Et j'ai fait voler la poussière par les fenêtres.

m_nage
Moi le ménage, je le vois plutôt comme ça. Et je vous jure qu'on s'y serait cru !

Et personne il m'a dit "ouh là là mais tu fais voler la poussière, attends je mouille", et personne il m'a dit "ouh là là, mais c'est pas les profs qui nettoient les salles de classe, c'est les étudiants, bouge pas on t'aide". Gniah ha ha ha HA HA HA.
Et personne il dira "ouh là là, mais c'est magnifique de propreté aujourd'hui" lundi prochain, d'abord parce qu'ils n'ont pas le vocabulaire (eh oui, je suis douée mais là c'est encore trop tôt) et ensuite parce que je les connais, ils font pas gaffe au volume de poussière au mètre carré, juste à leur cahier, leur livre, leur téléphone et attends, qu'es-ce t'as dit, j'ai pas entendu Nitt parlait en même temps que toi.

Et quand je suis rentrée chez moi, c'était heureuse d'avoir jeté un regard satisfait sur une classe rutilante.
Enfin.