Mazette !
Ils sont mignons, mais ils sont 25.
Ils sont 25 et il y en a deux-trois qui connaissent bonjour et merci.
Ils sont à moi, ou plutôt je suis à eux pour deux heures. Avec ma boss qui me surveille depuis une des places de devant. Maman. Ça fait tellement longtemps que je suis prête pour ce cours que j'en ai un peu oublié le contenu.
Mais je fais confiance à mon livre.
Ma boss, elle, lui fait moins confiance, parce qu'elle estime qu'il faut tout expliquer mot à mot : étant chinoise elle ne connaît pas la méthode intuitive. S'en suivra un léger conflit d'intérêts...

Me voilà donc devant mes nouveaux. Évidemment, j'ai distribué soixante-dix prénoms hier mais il y en a encore de nouveaux qui n'ont pas de nom. On recommence un baptême collectif, puis j'efface tout sauf mon prénom et entame le vrai corpus linguistique. Je sors et re-rentre : "BONJOUUUR !" et je leur fais comprendre que j'attends la même chose de leur côté.
Avec de grands gestes théâtraux, je leur dis "je m'appelle Nitt" en montrant mon nom au tableau et moi.
Puis je me dirige vers une étudiante du premier rang, je lui tends la main et c'est parti :
"Bonjour, je m'appelle Nitt.
"Bonjour, je m'appelle Manon."
Je passe à une autre : "Bonjour, je m'appelle Nitt" et ainsi de suite, en exagérant bien tout pour que les autres comprennent.
Au bout de quelques numéros comme ça, je repars en agitant la main.
"AU REVOIIIR ! "
Et on recommence, et j'en rajoute une couche :
"- Bonjour, je m'appelle Nitt. Et toi  ? (ni ne ?)
- Bonjour, je m'appelle Blaise.
- Au revoir, Blaise.
- Au revoir, Nitt."
Je vais en voir plusieurs et leur fais comprendre qu'il doivent s'entrainer à deux.
Puis je recommence mon cirque, je désigne une étudiante et dis "Madame", un étudiant : "Monsieur".
Je vais vers eux, toujours aussi théâtrale :
"- Bonjour Madame, je m'appelle Nitt, et vous ?"
Et zouuu, c'est reparti pour un tour. Là, je vais les voir presque tous histoire de jauger un peu ce que ça donne. C'est plutôt long, mais instructif. Je trouve des grands timides, des grands courageux aussi, des paniqués, un autre qui est incapable d'articuler "je m'appelle" sans bouffer toutes les lettres, une qui prononce Zanne au lieu de Jeanne...

Et puis on reprend. Je sors, re-re-rentre et dis d'un air hyper-méga-enjoué : "SALUT !"
Je referme la porte en sortant et en disant encore "Salut !" et en agitant la main.
Et j'y retourne, hop, piocher quelqu'un au premier rang, lui tendre cordialement la main.
"Salut, je m'appelle Nitt, et toi ?"
Et j'insiste bien pour faire comprendre le lien : "madame/monsieur = vous = et vous" "salut = tu = et toi".
Et je lance des chaînes de bonjours à travers toute la classe. Et je surveille, fais répéter, demande le silence parce que je n'entends plus ceux qui s'exercent...

Et puis enfin nous prenons les photocopies du livre qui va être envoyé à la reprographie, moyennant finances. Je fais de nouveau de grands gestes en disant la consigne :
"Écoutez (je tends l'oreille trèèès ostensiblement) et associez un dialogue (je montre les textes) à une photo (je montre les images)."
Pendant les blablas et lorsque j'écrivais au tableau des choses comme "bonjour" "salut", j'ai ajouté "oui" et "non" avec têtes à toto pour mieux comprendre, maintenant je rajoute : "ca va ?" "ça va." "ça va pas." avec têtes à toto aussi et grimace à fond pour faire comprendre le truc. Bien, je peux leur demander : "ça va ?" ils me répondent "ça va", on peut lancer l'activité.
Zou. Je mets le CD en route, j'écris les lettres assorties aux photos au tableau et après deux écoutes on corrige.
"- Photo A ?
- Two.
- Dialogue DEUX. (Je lève deux doigts bien haut) Oui.  Photo B ?
- Three.
- Dialogue TROIS. (Je lève trois doigts) Oui." etc.

Deuxième exercice. Je dessine le tableau du livre au tableau noir, fais des tas de gestes et de mimiques : il faut écouter et écrire tu ou vous. Facile.
On corrige, ça passe bien.
Puis on lit des dialogues et on les joue par deux. Là, j'utilise les affiches écrites l'année dernière avec les étudiants, il y a les mots des étudiants, les mots des professeurs et les consignes. HYPER PRATIQUE ce truc, merci moi. Parce qu'il y a les phrases qu'on utilise en classe en français, en gros, et la traduction en chinois juste à côté : je ne passe pas pour une grosse niaise qui ne sait pas se faire comprendre, même si j'ai donné quelques équivalences en chinois et demandé un peu d'aide de traduction, et même si ma patronne a pris des initiatives sur des explications que personne ne lui avait demandées.
C'est pour jouer les dialogues que ça se complique, alors je vais voir chaque couple d'élève, ce qui est long, et réponds aux questions, fais répéter encore et encore, jusqu'à... ce que ma boss me signale qu'il  faut laisser les étudiants se reposer. Nous avons dépassé l'horaire.
Je vais au centre de la classe, montre mon poignet, puis porte les doigts à ma bouche et appuie une joue sur mes deux mains jointes en inclinant la tête, montre le bureau puis agite la main tout en articulant "c'est l'heure ! Vous allez manger et dormir, moi je range mes affaires. AU REVOIR !"
Et hop, c'est magique, les visages se sont illuminés en comprenant sortir, manger et dormir, et tout le monde me fait des signes de la main en désarticulant "au revoir".

Et mon tout premier cours à de parfaits débutants se termine.
Je suis vidée, un peu ennuyée parce qu'on a fourni des explications que je n'ai pas demandées, mais les étudiants sont contents et après avoir donné l'argent pour leurs livres à ma collègue-boss, ils s'en vont en répétant "au revoir Nitt" (évidemment, en deux heures ils écorchent pas mal mon prénom, mais je suis magnanime et leur pardonne pour le moment).

Je n'étais pas assez organisée et j'aurais dû fournir plus d'explications, préparer les dialogues avant de mettre les étudiants devant... mais mine de rien ça a marché quand même. Fiou.

Demain samedi il n'y aura pas de cours, les étudiants ont été prévenus trop tard ils sont coincés. Tant mieux, on m'attend chez Andréanne pour une soirée entre expat'.
Je fonce chez moi, puis chez la marchande de frites à qui j'en achète un gros sac car je meurs de faim, rencontre une étudiante de l'année dernière que je peine à reconnaître tellement elle a embelli, baragouine en chinois et anglais que oui je mange tard à cause de mes horaires de cours, et saute dans un taxi.
Belle journée, beau départ. Vivent les weekend.