Hier dimanche, j'ai eu une journée exceptionnelle. Une comme on en redemande tous les matins. Il faut que je vous raconte !

Réveil tout d'abord un peu avant que l'odieuse sonnerie ne retentisse, sous un soleil resplendissant. Je prépare mon petit barda pour aller à l'église, ma liste de courses, toussa, et arrive à temps pour discuter avec Linda et accepter son invitation à déjeuner avant d'assister à la célébration. Je suis en forme, et en avance. Trop chouette.
Messe toujours aussi chinoise, je suis autant que possible, puis retrouve mon amie novice qui me présente le Père Guo, qui revient d'Espagne et y retourne demain. Il étudie là-bas.
Nous discutons, lui en espagnol, moi en italien, et nous comprenons pas trop mal (joie de l'inter-compréhension entre les langues romanes) même si à force de lire du français à la maison, de parler anglais avec toutes mes connaissances ici et de baragouiner du chinois dans la rue, j'ai un mal fou à retrouver les mots de la langue de Dante au bon moment... Quand ils ne jaillissent pas en anglais, c'est qu'ils sortent en espagnol, pourtant je ne parle que ce que j'ai entendu dans La Folie des Grandeurs... On finit par échanger nos adresses courriel et le Père Juan-Maria m'explique qu'il doit aller bénir de l'eau pour les fidèles avant de me serrer la pince.
Vachement sympa le père. Et plutôt doué, il a appris l'espagnol sur le tas, comme je le fais présentement avec le chinois.

Je vais ensuite attendre Linda qui est occupée à la boutique d'objets religieux, et fais un peu de chinois. Comme quelques idées me viennent et que je tiens à ne pas les perdre, je les note sur un carnet. Immédiatement, deux personnes se penchent par-dessus moi (je me suis accroupie pour écrire sur mes genoux) et commentent :
- Je comprends rien, elle écrit quoi ?
- C'est de l'anglais.

Devant moi, enraciné sous la briquette et le béton qui recouvrent le sol, pousse un arbre aux feuilles proches de l'acacia, très haut, dont les branches s'étendent en partie au-dessus du toit de la toute petite chapelle qui a été le premier lieu de culte ici. De l'étage au-dessus de la boutique, par-delà la galerie qui m'abrite, on agite une longue perche en métal pour secouer les branches et en faire tomber les fruits. J'apprendrai que ce sont des ta zhong (si je me souviens bien) qui viennent s'écraser au sol autour des enfants, des adolescents et des deux mamies qui les ramassent. Se répand dans l'air autour de nous une odeur de poire ou de pomme fermentée proche de celle qui règne autour d'un vieux pommier dont la moitié des fruits, tombés par terre, constituent le repas de tous les insectes du quartier, un soir d'été.
Les fruits ont la taille de prunes, sont verts à bruns et oblongs ; tous les mangent avec délices, on en donne même à un bébé dans les bras de sa mère. On m'en tend un, dans lequel je mord. C'est pas mauvais, un peu fade, avec la consistance d'une pomme légèrement farineuse. La peau est très épaisse.
Deux adolescents ont pris une grande échelle et sont montés dans les branches pour cueillir les fruits et les envoyer à celui qui est resté en bas. Vu que les deux-tiers s'écrasent autour de lui, je finis par lui proposer de faire comme les Français : tendre un tissus sous l'arbre pendant qu'on le secoue. Vu que je n'ai pas d'autre moyen pour me faire comprendre, je saisis mon écharpe pour lui montrer le principe.
Ça ne rate pas, il croit que je veux en récupérer avec l'écharpe et en tient un bout pendant qu'on nous envoie des ta zhong. Plaf ! L'un d'eux vient s'écraser sur mon front, à la naissance des cheveux, ce qui me fait beaucoup rire. On réussit à en récupérer quelques uns qui me sont gracieusement offerts... C'est pas franchement ce que je voulais, mais Linda se montre enfin, nous allons déjeuner.

Dans la salle à manger on me sert un bol de nouilles de pommes de terre cuites avec un légume non-identifié, une soupe au maïs et à la farine hyper fade et un man tou (ou pain-vapeur, qui semble la base de l'alimentation des sœurs). Je me régale avec le premier, avale courageusement la deuxième et me nourrit du troisième en devisant avec mon amie, qui me demande si je suis allée à Louuu deuuu pendant les vacances. Il me faut quelques secondes pour reconnaître "Lourdes".
Eh bien non, j'ai près de chez moi un lieu de culte qui ne me donne pas envie de faire 800 km pour aller prier... Mais je mesure mieux la réputation que le lieu marial a acquise dans le monde : la France, pour les chrétiens étrangers, c'est Lourdes, Paris, et Lyon. Les villes, parce qu'elles sont grandes, on en connaît le nom, et surtout LE lieu de pèlerinage où on rêve d'aller.

Je quitte la paroisse un peu plus tard et me rends au nord  de la ville où je réussis à recharger mon forfait téléphonique après quelques galipettes arithmétiques, linguistiques et gestuelles (arf), puis au nord-ouest pour y fureter dans le grand magasin chic de la ville qui s'est encore embourgeoisé cet été. J'y trouve des pâtes, de la sauce italienne et des tas de cochonneries avec, ô joie, ô surprise, ô youpie, du chocolat en poudre.
Que de progrès en trois mois !

Je reviens à la maison où je me repose un peu en attendant l'heure de repartir, en taxi cette fois, pour le restaurant habituel où Shannon et Brett m'ont invitée pendant la journée. Évidemment le chauffeur ne sait pas où il se trouve, je dois téléphoner à Shannon pour qu'elle lui explique où aller, et ensuite, patatras, je n'ai qu'un billet de 100 et il n'a pas la monnaie. Je me retrouve chez un marchand de tabac où après les mêmes galipettes arithmétiques et linguistiques que tout à l'heure j'arrive à obtenir de petites coupures (wouhou !), paye le taxi et retrouve mes amis.

Une fois repus, Shannon m'emmène dans un petit centre de massage tout en longueur, derrière une petite vitrine, tenu par des aveugles. Il s'agit d'une, sinon la profession de prédilection des hommes privés de la vue ici, puisqu'ils sont plus tactiles que nous autres qui utilisons tous nos sens. Vu que depuis trois semaines je craque de partout, j'ai demandé à mon amie canadienne si, quitte à aller nous faire masser, nous ne pourrions pas tester ça.
Merveilleuse idée que voilà ! Un petit monsieur tout en délicatesse s'occupe de mon dos et de mes jambes, sans oublier les cervicales, pendant toute une heure. Si je m'accroche un peu à la table de massage en lui disant que "là ça fait mal", il répond toujours la même phrase avec une voix pleine de sourires et continue en épargnant la zone douloureuse.
J'en sors souple et remise à neuf.

Shannon me présente ensuite un supermarché que je n'avais pas remarqué, où ont fleuri d'autres produits d'importation comme du vrai ketchup américain et de la mozarella de marque française (!), ou encore du jus de fruit (ici d'ordinaire on ne trouve que du nectar à 30%... un truc pas si bon et franchement mauvais pour la santé), et  nous finissons la soirée chez elle et son mari, en compagnie du chat et du poisson rouge, devant un bon gros film américain franchement drôle - la reprise de l'Agence tous risques, pour les intimes.

Voilà, des dimanches comme ça, j'en veux tous les jours.