8h, réveil difficile, très difficile, mais réveil tout de même. Je me prépare et enfourche mon vélo une heure et demie plus tard, direction la messe.

Sur la route, sous un soleil qui va devenir très chaud, je vois que les champs sont déjà en cours de moisson, et que le blé a été répandu sur des moitiés de route. On attend que les voitures passent dessus, ça bat le blé et il n'y a plus qu'à pousser la paille pour récupérer le grain.
Astucieux.
Poussiéreux et pas hyper-hygiénique, mais astucieux.
Devant les verts profonds des arbres qui se croient en été, le blond des blés dans les champs et sur le gris de la route sous un ciel d'azur, je commence à regretter d'avoir oublié mon appareil photo...

Le chemin se transforme avec les saisons, cet hiver c'était gris et brun, laid, un peu déprimant, là c'est très plaisant à l'œil. J'en oublie presque les trous qui,  depuis des mois, me secouent comme un prunier sur mon vélo. Je repasse devant les maisons en ruine dont certaines ont été réhabilitées ces derniers temps, petites maisons sans vitres, en briques, au toit défoncé et qui se rassemblent autour de chemins de boue et de poussière, et je repense, comme toujours, aux cauchemards de mon enfance où je voyais littéralement la même chose. Aujourd'hui, le soleil crève les images de la petite fille que j'ai été et ça me fait beaucoup moins d'effet.

J'approche d'un cours d'eau, le premier des deux que je dois traverser, et fronce le nez. Mamma mia ! La chaleur empire les odeurs qui s'échappent de l'eau polluée... à moins que... pour la première fois je remarque que des toilettes des latrines publiques sont posées au bord du cours d'eau et se déversent directement dedans. Tout s'explique. C'est très dommage, la petite rivière avec ses arbres penchés dessus et ses berges en pente couvertes d'herbe pourrait être magnifique. Au moment où je passe au niveau des lieux d'aisance, un homme en sort en réajustant son pantalon.

Slalom, comme toujours, mais en musique puisque j'ai des écouteurs dans les oreilles avec Supertramp dedans. J'arrive à l'église. Surprise, les semaines de travaux sont finies et je rentre très facilement dans la paroisse qui est parée d'une belle et grande dalle de béton toute lisse. Les véhicules sont étonnamment bien rangés, il va se passer un truc. Je pose mon vélo tout contre un mur et entre dans une église pleine où le chant d'entrée est chanté en boucle. Plus de place assise, je me mets au fond à droite, derrière quatre filles en aube blanche, ceinture décorée de fleurs et passementerie dorée, dont deux ont des ailes (des vraies, avec des plumes et tout) sur le dos. Oh hooo, que dit le Magnificat ? Mais oui, c'est la fête Dieu !

Durant l'office, comme toujours, on nous arrose copieusement au début, le curé ayant changé son trajet dans la nef, pour éviter que tout le monde ne se déplace vers l'allée centrale afin de recevoir les précieuses gouttes d'eau bénite, et on parle, on répond au téléphone (les sœurs orientent vers la sortie ceux qui restent dedans, faut pas pousser mémé), on bouge, on bouge ou on s'assied le regard vide. On m'a prêté une petite chaise verte, que j'ai acceptée avec joie car je suis vraiment fatiguée.
Je fais de ce morceau de plastique chinois un observatoire privilégié : pendant l'interminable sermon je contemple pour la Nième fois tous ces enfants accrochés aux genoux de leurs grand-mères, ou de toutes les femmes qui s'occupent d'eux spontanément ; les tout-petits endormis, pendus aux bras de leurs mères ; les plus grands qui gesticulent ; les deux sales gosses assis sur le prie-Dieu en face de moi qui jouent sur le téléphone portable et se disputent à peu près tout avec un sourire insolent ; les idiots du village qui les taquinent l'air béat ; les mamies avec ou sans serviette sale et usée sur la tête, fripées comme de vieilles pommes et qui ont toujours une raison de se retourner ou de sourire à quelqu'un ; les petits papis efflanqués comme de vieux chevaux, avec des trous, des bosses et des cicatrices dans le cuir chevelu, des oreilles grignotées comme celles des vieux chats, tous en bleu de travail et le sourire édenté ; ces femmes qui tiennent un enfant par les mains et qui les orientent et les poussent sans ménagement pour aller au fond de l'église ; les jeunes filles, celles qui sont en aube, et les autres, qui, lorsqu'elles me voient, se passent le mot et m'envoient de grands sourires... et puis cette jeune mère en short bleu et tee-shirt rouge avec son minuscule bébé ravi qui sourit à tout ce qui l'entoure. Ce bébé est magnifique, le spectacle est touchant : si petit et si heureux, il donne envie de rire comme lui sourit à la vie, de goûter chaque instant comme lui dévore des yeux ce monde qu'il découvre.
Je repense, pour la Nième fois, que cette église est l'Autorisée, celle que Rome supplie de revenir, mais que les gens que je vois ici ignorent totalement qu'il y a une scission quelque part, et que Dieu fera très bien le tri.
Je me répète que j'aime ces pauvres poussiéreux qui ne se lavent que lorsqu'il fait suffisamment chaud, je les aime parce que Dieu les aime et que c'est pour eux qu'Il a envoyé son fils. Je les aime pour leur simplicité et leur accueil, pour leurs sourires, pour les traces de la dure vie qu'ils ont menée jusqu'à aujourd'hui.
Je me redis que cette église dans laquelle je suis, et où chaque grande fête est l'occasion de baptiser une trentaine d'adultes est finalement assez proche de l'Église à ses débuts, celle qui touchait les pauvres, les petits, ceux qui n'ont aucune raison d'objecter la science à la Foi, et toutes les raisons de se réjouir d'entendre la Bonne Nouvelle.

Fin de la messe, Linda est venue me prévenir qu'il y aurait une procession avec bénédiction du Saint Sacrement dans le couvent. Le groupe des fidèles s'ébranle et suit le dais tenu par quatre filles en aube, sous lequel deux autres (celles qui ont les ailes) jettent des fleurs devant les pas du prêtre. Bien entendu, c'est le bazar, le chant est plus rapide devant que derrière, on ne sait pas trop quand s'agenouiller au bout de la route et ma voisine aux cheveux gris s'agrippe à moi pour se relever. Je l'aide d'un geste ferme, et nous nous sourions pour mieux nous ragenouiller quelques centimètres plus loin. Rebelote. Et encore. On finit par ne plus savoir où mettre ses pieds, mais il faut y arriver parce que c'est maintenant le moment crucial.
Retour à l'église, presque tous ensemble. On me pousse dans le dos, on se tasse, on y arrive, et je remarque les fausses fleurs accrochées aux branches des arbres du couvent et plantées dans les buissons du chemin du retour. Kitch, comme d'habitude. Plein de bonne foi, comme toujours.
Autour de moi on chante le même refrain, on le psalmodie presque, mais avec ferveur. Je reconnais quelques mots, des mots faciles mais qui veulent tout dire : "Jésus, Jésus, je T'aime, Jésus Jésus Jésus..." S'il me restait un peu de voix je pourrais chanter aussi. Tant pis.
Dernières prières avant de rentrer, je n'arrive pas à me recueillir, la fatigue et l'agitation ambiante m'en empêchent. Pour une fois que je pouvais adorer le très saint Corps du Christ...

Je sors, remets mes écouteurs, reprend mon vélo, zig-zague entre les pousse-pousse et prends la route la plus longue mais la moins cabossée pour la maison. Avec une pause marchandage pour investir dans des poissons rouges.
Encore.
Mais ceux-ci vont droit dans le bassin, à l'extérieur, pour manger les œufs et les nymphes de moustiques qui y pullulent. Depuis deux semaines la maison en est infestée c'est devenu compliqué à gérer. J'y arrive en éteignant la lumière chaque fois que je sors de ma chambre et en passant beaucoup de temps dans le salon, pour les attirer ailleurs que près de mon lit, mais je me fais bouffer copieusement (et Marion avec moi).
Je passe quelques temps à contempler les poissons qui se font une place dans leur nouvel habitat pendant que les hirondelles attaquent Kyô qui est venu s'allonger près de moi.

Déjeuner à la maison, que des nouveautés : un mini-melon jaune offert hier par Lucie, étudiante timide mais tenace, et brochettes surgelées qui traînent depuis longtemps dans le congélateur. Pas mauvais. Melon très bon, juteux, très doux... miam.

Trois heures, personne à la porte, bizarre, je sors mes poubelles, prends une photo :

100_9029

Puis une autre :

100_9030

Les œufs ont éclos, Yin et Yang sont en train de nourrir de petits becs jaunes encore trop faibles pour piailler. J'essaie d'avoir les oisillons mais ils se cachent les fourbes.

Et une bonne demie-heure après l'horaire prévu, trois étudiants arrivent à la maison. J'installe l'ordinateur, branche le vidéoprojecteur... et nous voilà partis pour le premier épisode du Seigneur des Anneaux.
Après le film nous allons manger et discuter joyeusement, puis faire quelques parties de billard.

La journée a été bonne.