L'enterrement de mon grand-oncle m'a fait reconsidérer des choses, et voir avec davantage de profondeur ce que parfois je n'avais qu'aperçu, sans trop m'y attarder, sans trouver les mots justes.

Tout d'abord la dichotomie entre l'espérance des croyants dans un moment douloureux comme celui-ci et le désespoir abrupt de ceux qui ne croient pas ou plus et qui ne voient que le vide. Parmi nous, une âme triste, triste, ne pouvait que se rebeller, pleurer pour faire sortir sa douleur qu'elle croyait sans remède. Et aucun moyen de lui apporter du réconfort, puisqu'elle réfutait l'idée même de réconfort. Cela a teinté la journée d'un violet sombre, qui n'occultait pas la lumière du soleil, mais le rendait moins vif tout de même.
Et de me dire que nous avons beaucoup de chance, nous qui savons qu'il y a autre chose, mieux, plus beau après. Derrière. Que la mort est un voile qui cache ceux que nous aimons mais détruit toutes les distances et les rend plus présents que jamais auprès de nous.

Assez curieusement, alors que tout le monde - ou presque - disait "à Dieu" (c'est à dire nous nous reverrons en Dieu) à un monsieur formidable que j'ai découvert par les paroles d'hommage de son fils,  il m'est revenu à l'esprit ce déménagement de mes 14 ans. Nous quittions un une pièce donnant sur rue, infesté de puces, où le chien ne cessait de se gratter et nous avec, où il n'y avait pas moyen de vivre à deux sans se marcher dessus et où concilier une vie d'adulte avec une vie d'adolescente relevait de l'impossible. Nous étouffions. Nous avions trouvé mieux après des années de recherche et de demandes. Le départ était une grande victoire, la promesse d'une nouvelle vie.
Et le dernier jour, alors que je contemplais la grande pièce vide que nous quittions, je n'ai pu retenir mes larmes. Je partais agrandir ma vie et pourtant la séparation me déchirait.

J'ai compris, près du cercueil de mon grand-oncle, que la mort est à la fois comme un déménagement et comme une naissance. La famille et les amis avec lesquels on a tissé un cocon d'amour enfantent une âme à la vie éternelle, et cette âme part trouver la Lumière, la Paix, la Beauté, la Joie sans fin. Il n'est pas de plus grand déménagement en fait, puisqu'elle quitte même le corps qu'elle a habité, et change radicalement d'adresse.
La séparation attriste tout le monde, et surtout les voisins les plus proches qui ne pourront plus discuter de vive voix avec celui ou celle qu'ils aiment. Il leur faudra apprendre à utiliser le téléphone céleste, et opérer un petit changement dans les objectifs de conversations désormais faussement unilatérales : au lieu d'attendre une réponse immédiate, on cherchera  un clin Dieu, une aide inespérée de l'ordre du petit miracle, et on demandera de préparer une place là-haut pour le jour de son propre déménagement.

Chez les Grecs de l'Antiquité, les papillons représentent les âme des disparus. Cette image est connue en Italie où elle est parfois reprise sous une forme poétique. Au Japon, ce sont les papillons blancs qui sont le signe des ancêtres qui nous ont quittés.
Hier, alors que nous priions autour de mon grand-oncle, un papillon blanc est venu voleter juste au-dessus de sa tombe. Nul doute que la discussion par téléphone céleste a commencé, et c'est lui qui l'a entamée.

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Il n'est pas blanc, mais la photo est de moi...