*Laissez-moi vous dire, très chère...

Je viens de lire un truc dingue. Un article du Monde sur les désastreux résultats des lycéens français au TOEFL, l'examen d'anglais international qui permet aux Britanniques de savoir si tel ou tel est apte à vivre, travailler, étudier dans l'Île.
Je me vois obligée de réagir, parce que certaines phrases m'ont hérissé le poil que je ne vous dis que ça.
La professionnelle que je suis s'insurge réagit, tout comme la guide il y a 2 ans.

Hum.
Bilinguisme. Dans ma fac, mesdames et messieurs, on a appris à se battre bec, ongles, griffes et même matraque - littéraire - contre cette conception du "bilinguisme" en tant que seul référent de capacité à utiliser deux langues.
Le bilinguisme comme on l'entend d'habitude, à savoir comme possession de compétences orales et écrites de locuteur natif dans deux idiomes distincts, est extrêmement rare. On le trouve chez les enfants dont les parents ont deux nationalités différentes et leur parlent chacun le sien depuis toujours. Et encore.
En France, on n'imagine que trop rarement que le plurilinguisme existe et qu'il constitue la base d'une demande croissante sur la planète en matière de formation linguistique.

Qu'est-ce que c'est le plurilinguisme ?
C'est la capacité d'utiliser, dans des contextes donnés, des langues différentes. Par exemple parler français à la maison, anglais au boulot et pourquoi pas italien dans la rue, pour acheter ses pâtes et ses tomates. On n'utilise pas le même vocabulaire ni les mêmes codes communicationnels (ça fait pédant mais c'est le mot le plus proche de ce que j'essaie de dire) ; on ne pourrait utiliser l'italien au bureau, ou l'anglais dans la rue, mais en situation ça marche très bien. C'est comme ça qu'on enseigne le français du tourisme, le français des affaires, le français de la médecine, etc. Et pas le français général, parce que les concernés n'en ont pas l'utilité. Apprendre à dire "bonjour, je voudrais une baguette s'il vous plaît", quand on a besoin de savoir dire "le contexte économique pousse l'entreprise à chercher de nouvelles structures aptes à répondre à ses besoins"... ben ça passe mal. Et certains l'ont compris depuis longtemps.

En France donc, on s'exprime très mal dans les langues étrangères. C'est connu et ça fait pas mal rigoler, ou grincer des dents, pour les puristes. Demandez à ceux qui s'y connaissent, ils vous diront que notre accent est horrible, notre grammaire calquée sur le français, donc inutile, et notre vocabulaire fortement lacunaire. Quand à parler en vrai avec un anglophone, certains vont baragouiner des inepties à partir de ce qu'ils auront compris, d'autres feront répéter jusqu'à ce qu'ils aient saisi trois mots sur la phrase, et sans doute, avec des gestes et beaucoup de grimaces et de cris (oui, en France, quand quelqu'un ne nous comprend pas, on crie. On n'a pas saisi non plus que crier ne sert à rien.) ils vont rediriger l'anglo-saxon vers quelqu'un d'autre, histoire de se libérer de ce fardeau.
Ça fait des années que c'est comme ça, ça fait des années qu'on se dit "ça doit changer".
Ça fait des années que c'est pareil au Japon, mais je vais y revenir.

Cependant, on se dit qu'on pourrait aller suivre des études en anglais quand même.
Là je dis : en Angleterre, peut-être, avec du courage et beaucoup de souplesse. Mais aller faire ses courses, certainement pas. Vivre sur place et comprendre les papiers, les gens et la télé... ça non.
J'ai testé : nous n'avons pas le vocabulaire, ni les outils de compréhension orale. Et là, sur la question de l'oral, la journaliste du Monde et moi tombons d'accord : nous sommes nuls.

Ce qui me dérange beaucoup dans la fin de son article, c'est cette question rhétorique et le début de sa réponse :

  • "Y aurait-il dans l'ADN gaulois un gène qui empêcherait de parler, voire de comprendre l'anglais ? A l'heure où la génétique aide à comprendre les dégénérescences et autres blocages, on aimerait qu'elle nous explique pourquoi les Français restent irrémédiablement imperméables à la langue de Shakespeare."

Déjà, "et autres" j'en ai déjà parlé. Bouh !

Ensuite, elle pousse un peu. Je suis française moi aussi, et j'ai la prétention de bien parler anglais. Y en a d'autres, et même des tas, qui s'expatrient et parlent magnifiquement la langue des angles. Comme des natifs. Des bilingues quoi. Donc nous ne sommes pas "irrémédiablement imperméables à la langue de Shakespeare", non.

Quand à cette question d'ADN, j'ai vu il y a environ 10 ans une émission japonaise qui utilisait les mêmes termes pour expliquer de façon parfaitement inappropriée le problème nippon par rapport à l'anglais. Ils confondaient (ou alors ma chère traductrice préférée n'avait pas le bon vocabulaire pour me l'expliquer en français) la surdité phonologie, phénomène qui se produit chez tout bébé  de huit mois, qui cesse "d'entendre", comprenez "différencier", les sons qui n'appartiennent pas à sa langue maternelle, afin de se focaliser sur cette dernière, et de l'apprendre efficacement. Cela lui évite la surcharge cognitive, en clair la migraine due au trop-plein d'informations. Il différencie tous les sons jusqu'à cet âge, et ensuite il ne s'intéresse qu'à la langue de sa mère. Expliqué comme ça, c'est parfaitement pertinent pour les Japonais, qui utilisent très peu de sons et qui, confrontés à une langue très riche comme le français ou l'anglais, mélangent ce qu'ils entendent avec les sons qu'ils connaissent. Nous faisons pareil avec le "th" anglais, que nous prononçons [z] avec application, ou avec le "d" entre deux voyelles de l'espagnol, qu'au lieu de prononcer [ð], comme le "th" anglais, nous articulons [d]. Nous le faisons parce que nous entendons des sons de notre langue au lieu de ceux de la langue que nous apprenons. Après huit mois, on est programmés pour ça.
Mais jamais aucun code génétique nippon ou gaulois n'est responsable d'une incapacité à apprendre une langue. Surtout que chez nous le gêne gaulois est très dilué, en plus on le partage avec les Anglais : ils ont été celtes, eux aussi, avant les invasions romaine puis normande ; et que faire des enfants de migrants qui présentent les mêmes symptômes que les descendants des gallo-romains ? Alors...
C'est ridicule, et mes profs de linguistique vous colleraient un zéro pour avoir écrit ça sur vos copies.

Or, ô joie, viennent les dernières lignes :

  • A moins que le vrai problème ne soit notre système éducatif et que les étudiants qui remontent la moyenne ne fassent partie des 170 000 jeunes favorisés qui partent chaque année en séjour linguistique à l'étranger ?

Bingo. Là j'acquiesce, j'applaudis, je m'enthousiasme : elle a trouvé la réponse !
Bien sûr qu'on enseigne l'anglais comme des pieds, dans notre beau pays si porté sur la bonne expression linguistique !
Bien sûr qu'on ne sait pas s'exprimer à l'oral, et encore moins dans un examen, parce qu'on n'apprend pas à parler mais à écrire, quelle que soit la matière enseignée !
Bien sûr que tout vient de notre système d'instruction et de nos universités qui forment leurs profs en matière de langue, ça oui, quand on a fait une licence ou une maîtrise d'anglais, on sait parler anglais, pas comme eux, mais on se débrouille. En fait on sait surtout le lire et l'écrire. Et après un voyage linguistique, on sait causer très très bien, là y a plus de soucis.
Mais on ne sait pas enseigner la langue en question.

On applique des méthodes pourries que les profs du FLE, comme moi, apprennent aujourd'hui à haïr, parce qu'on s'initie à la théorie, mais aucunement à la pratique.
On connaît le Bescherelle de la langue en question, ainsi que le livre de vocabulaire, mais on ne sait pas interagir.
Et comme tous nos examens se font à l'écrit, l'oral est relégué loin dans un placard. On n'apprend pas les langues vivantes comme des langues vivantes, qui évoluent, que des millions de locuteurs emploient chaque jour, mais comme des langues mortes.

On fait l'erreur de ce linguiste qui racontait comment il avait appris par cœur un dictionnaire d'allemand, afin de pouvoir se déplacer en Allemagne, et qui arrivé là-bas ne pouvait pas communiquer. Ce constat a sérieusement remis en question sa conception de l'apprentissage des langues, et il a trouvé la solution.

En France, tant que nos têtes pensantes et dirigeantes ne l'auront pas compris, tant que les directeurs d'universités et de départements linguistiques ne l'auront pas saisi et mis en place de quoi changer cela, on continuera à enseigner et parler l'anglais comme des vaches espagnoles.

Meuuuuh.