Cher voisin, j'ai décidé samedi matin de t'offrir une ode que voici :

Je dois t'avouer ma profonde admiration : alors que pour la terre entière tout est toujours compliqué, pour toi, la vie est d'une simplicité étonnante. Tu as envie de faire la fête, tu fais la fête. Tu as envie d'écouter du classique, tu écoutes du classique. Tu aimes l'écouter fort, alors sans plus te poser de question tu montes le son. Tu veux profiter de l'air du soir, tu ouvres ta fenêtre et chantes même bien fort pour accompagner, enfin si on se fie à ce que tes oreilles légèrement imbibées d'alcool te permettent d'en juger. Tu n'articules pas, ce n'est pas nécessaire, des "yaaa ya ya yaaaa" suffiront à t'amuser.
Le monde t'est accessible, car ton monde, c'est toi. Ton univers, c'est ton appartement et cette petite cour en étoile dans laquelle donnent les fenêtres des salons et des chambres de centaines de personnes.  Tout ce que tu souhaites, tu l'obtiens aisément. Il faut reconnaître que tu souhaites peu en cette nuit de jour férié : tu souhaites t'enivrer de musique, après t'être enivré d'autre chose, et à deux heures du matin tu pousses les amplis de ton ordinateur à fond, et tant pis pour les sonneries qui indiquent les branchements annexes que tu y fais.
Tu as bon goût en plus, Carmen, de Bizet, c'est de la bonne musique, des airs pas tous connus mais agréables à l'oreille. Certains te diront peut-être qu'en berceuse c'est pas évident évident, mais qui t'a demandé de mettre une berceuse?
Certainement pas moi, qui dormais en attendant mon réveil au petit matin pour aller donner un cours loin d'ici. Certainement pas ces gens qui ont crié depuis leurs fenêtres pour te demander de tourner le bouton dans le sens inverse, direction moins fort. D'ailleurs qui se soucie de nos avis ?
Certainement pas toi.
Ce que tu connais du respect, c'est tout simple aussi. Très proche de ce qu'on trouve dans les banlieues où tous ces jeunes font la mode : c'est le respect qui t'es dû. Point.
Ce que tu connais du voisinage, ce ne sont que des êtres anonymes qui circulent dans ton immeuble. Et tu as raison, surtout il ne faut pas leur prêter de visage, d'opinion, de vie, parce que c'est là que toute ta vie se compliquerait. Quelle horreur ! tu serais obligé de constater que tu ne fais pas qu'habiter cette planète, tu y cohabites. Que ton immeuble n'est pas seulement tien. Qu'autour de cette cour où ta musique se répercute, derrière ces fenêtres où ta voix retentit comme si tu étais dans chaque pièce, se trouvent des êtres humains avec des occupations et des emplois du temps, qui sans doute diffèrent du tien.
Avec des goûts qui sans doute diffèrent du tien.
Avec des téléphones, dont l'un s'est servi pour appeler la police.
Dis-moi, est-ce que ta vie s'est compliquée quand des hommes en uniforme bleu ont sonné à ta porte ?

Ce matin dimanche, je reviens de la messe, où les deux effets Jésus ont marché très  fort. Le premier effet, une grande joie, m'a fait penser à toi en souriant. Le deuxième effet Jésus, une grande et profonde paix, donne à peu près ceci : "oh et puis allez, va en paix voisin !"

Edit : Pour les nouveaux lecteurs, sachez que les voisins et moi, c'est une longue histoire.