Samedi dernier était mon ultime jour de cours au collège où je m'occupais de 4 Sri Lankaises et une Pakistanaise. Nous avons bûché pour le brevet, discuté règles d'accord du participe passé des verbes pronominaux, avenir, études, elles ont témoigné des avantages du soutien de français pour une jeune fille à qui l'école demandait de suivre des cours de soutien à partir de septembre prochain, et la séance s'est terminée.
Et là, l'une d'elle a pris un objet dans son sac et me l'a tendu en me disant qu'elles avaient ceci pour moi.

Les filles m'ont écrit une carte pour me remercier des 4 mois passés ensemble. Physiquement c'est peu de chose, "mais dans mon âme elle brille encore à la manière d'un grand soleil". Sentir qu'on s'est donné du mal pour des jeunes et que ces efforts ont été appréciés, être remercié pour pour ce qu'on fait naturellement puisque c'est un métier et une passion... c'est grandiose. Et l'émotion est toujours intacte, puisque le public change toujours. L'année dernière des adultes nouvellement arrivés en France, avec des métiers, des vies bien remplies et une volonté de tout faire pour bien vivre ici, cette année des jeunes filles de troisième intelligentes et vives (quand elles étaient réveillées!) pour qui l'essentiel était de faire remonter les notes de français et d'acquérir quelques bases que les petits Français ont tous car on parle la langue de l'école à la maison.

Et puis hier lundi, avant de retrouver Cyrielle qui a soutenu son mémoire de master de recherche et qui a eu un splendide 15 (Bravo poulette), j'étais avec Hiromi. Hiromi à qui je fais travailler sa prononciation avec acharnement, que je ne vois pas toujours très régulièrement car elle est souvent au Japon ou entre la France et le Japon, et avec qui nous nous sommes déjà dit des gentillesses sur le thème "j'aime travailler avec toi". Hier donc, je retrouve Hiromi et nous commençons une grosse leçon de grammaire bien costaude, et puis la voilà en train de lire la leçon. Je tends l'oreille : tiens, mais ses [b] et [v] se sons nettement améliorés, et les voyelles sont meilleures elles aussi!
...
!!!!
Petite pause dans la grammaire, je la félicite pour ses progrès. Et là j'apprends, absourdie et heureuse, voire ravie, que Hiromi utilise toutes les occasions possibles pour travailler sa prononciation entre les cours! Quand elle parle aux gens elle cherche tous les mots avec des [b] et des [v] dedans histoire de s'exercer sur leur articulation, et quand elle est toute seule, elles fait des vocalises (comprenez des exercices de voyelles, je ne la fais pas encore chanter sur scène).
C'est extra comme sentiment, pour un prof, d'avoir des apprenants motivés qui bossent tout seuls d'un cours à l'autre et qui, en plus d'aimer travailler avec vous, vous le rendent en faisant des progrès! Et le mieux est bien sûr de les voir, ces progrès!
Pour ceux qui suivent un peu cet humble blog, l'année dernière en stage j'avais deux groupes : un qui commençait l'apprentissage du français, l'autre qui avait déjà fait un an de cours. Si le second groupe était passionnant pour les échanges plus faciles grâce à leur vocabulaire et à l'emploi du temps qui nous permettait de discuter après les cours, le premier était très stimulant car les progrès se faisaient à grands pas et donnaient une forme de retour immédiat. Avec Hiromi, j'ai les deux à la fois! On échange beaucoup sur nos pays, sur nos impressions quant à, par exemple, la vulgarité stupéfiante des Français et surtout des Françaises (Ma petite Japonaise veut apprendre à parler un français élégant...) elle me raconte des légendes de son pays, m'apporte de la sauce pour okonomiyaki et me régale de thé vert glacé et de koalas au chocolat, et en même temps elle fait des progrès visibles!

Je suis sortie de chez elle hier toute souriante...

J'ai décidément beaucoup de chance. Le moral n'est pas toujours facile à maintenir au plus haut, mais il y a des moments comme ça qui valent tout l'or du monde et qui sont de vrais baumes au coeur, des grands soleils, des oasis dans le désert.

Quand j'ai mis le pied dans le monde du FLE, je ne voyais que la partie émergée de l'iceberg : un travail qui permet de voyager (hum, quand les employeurs le veulent bien), des apprenants adultes donc déjà éduqués et motivés (voilà pourquoi l'alphabétisation et moi ça ne marchera pas) et surtout un métier dont je me sentais enfin capable, parmi tous ceux que j'avais envisagés.
J'ai découvert peu après un monde foisonnant, multicolore, toujours en mouvement, rempli de ces petites joies qui entretiennent la flamme. Bien sûr, ça fait en tout un an que je cherche un travail à l'étranger et que je ne trouve toujours rien, il y a des emplois qui sont sous-payés, les conditions ne sont pas toujours évidentes, en France la plupart des places sont bouffées par les bénévoles de très bonne volonté mais sans aucune formation, bien pratiques car ils sont gratuits pour les entreprises, et actuellement ce stupide serpent qui se mord la queue du "nous cherchons des jeunes pleins d'expérience". Mais il y a aussi : "merci madame pour ces 4 mois de soutien" "j'aime bien travailler avec toi", "vous êtes un très bon professeur", "vous, en Chine excellente professeur!", "tu es comme une meilleure amie française", "vous bon professeur, elle pas bien!" (ben oui, y a des apprenants qui s'expriment carrément sur leurs profs, surtout quand ils n'ont pas envie de changer) et les rochers au chocolat posés sur mon bureau à la fin des leçons...